Max Weber ne cesse d’être découvert et redécouvert. C’est récemment en lisant ou relisant plusieurs de ses écrits que je suis tombé sur cette notion de « communautés émotionnelles » (Weber, 1971, &5, pp. 204-211).

Le concept est à mettre en perspective. Il est mentionné et défini dans le tome 2 d’Economie et société (traduction française de 1971 avec pour sous-titre : « L’organisation et les puissances de la société dans leur rapport avec l’économie). Le projet de Weber est d’articuler l’économique et le social en partant d’unités sociales, juridiques et historiques fondamentales : les communautés.

En particulier en occident, les communautés ont une histoire longue. Elles sont difficilement dissociables des « communautés domestiques » et de certaines de leurs extensions monastiques (j’ai évoqué dans un autre post la racine grecque du mot « abbé », abba, qui signifie « papa »). Les communautés sont le fondement, largement présentiel, du vivre ensemble. Weber positionne des communautés économiques ou non-économiques et les types de « communalisation » (chapitre III) « dans leurs relations avec l’économie ».

En revenant sur les communautés religieuses (indiennes et chrétiennes), Weber présente des communautés dont le sens n’est ni vraiment économique ni domestique (lié à la « communauté sexuelle permanente »). Il évoque des communautés dont le fondement est finalement le partage émotionnel (« gemeinde ») en lien avec une « prophétie ». Il s’agit surtout et à titre principal d’être ensemble et de vibrer ensemble dans la prophétie. Weber (p. 204) souligne que la communauté émotionnelle « n’apparaît dans un mouvement prophétique que comme résultat de la routinisation qui se produit lorsque le prophète lui-même ou ses disciples veulent assurer l’existence permanente de leur prédication ainsi que la continuité de la distribution de la grâce, donc lorsqu’ils veulent sauvegarder l’existence permanente de leur prédication ainsi que la continuité de la distribution de la grâce, donc lorsqu’ils veulent sauvegarder l’existence économique de cette distribution et de ses administrateurs et, en outre, monopoliser les droits en faveur de ceux qui sont chargés de devoirs. ».

Quelle est finalement la promesse centrale de nombreux espaces de coworking, dans le contexte post-salarial qui voit l’émergence d’une myriade d’indépendants qui peuvent œuvrer ensemble, sans but commun, construire une action collective sans véritablement d’organisation (de « gesellschaft » commune) ? La fin d’une solitude (« vous ne serez pas seule dans votre appartement ») ? Des émotions partageables et à partager (dans le cadre d’évènements) ? Une idéologie (et une injonction) du « bien-être » voire du « bonheur au travail » plus présente dans les espaces collaboratifs que dans l’entreprise de papa ? Une isonomie qui permettrait un lien émotionnel continu ? Quelle est la grande prophétie ? Celle de la « fin du salariat », avec sa figure messianique : l’entrepreneur-innovateur ? Cet être remarquable qui, au-delà de politiques publiques centralisées, peut constituer un remède profond à la crise ?

Les nouveaux espaces collaboratifs sont-ils des communautés de pratiques (au sens interstitiel souvent donné à cette notion) ? Sont-ils des organisations ? Dans de nombreux cas, les délais de rotation des membres ou des résidents (2 à 3 mois) et la diversité des pratiques ne le permettent pas. L’enjeu est peut-être tout autre que celui d’une pratique métier ou professionnelle partagées. C’est là aussi que le mouvement social (du coworking, des makers, des hackers…) trouve tout son sens. Ce mouvement, s’il s’inscrit dans une logique émotionnelle au sens de Weber, ne peut qu’être ouvert et horizontal. Pour le sociologue (page 209) : « Plus l’organisation revêt le caractère de communauté émotionnelle, plus la position de force des prêtres est mise face à la nécessité de tenir compte des exigences des laïcs dans l’intérêt du maintien et de l’accroissement du nombre des adeptes. ». Les grandes prêtres de l’économie collaborative ont compris il y a bien longtemps que le collaboratif au sens le plus strict était absolument nécessaire afin d’assoir la prophétie…

Pourvu qu’il neige cette semaine J

FdV

 

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