Par François-Xavier de Vaujany, PSL-Université Paris-Dauphine

Lorsqu’il a co-fondé Facebook, Mark Zuckerberg ne pensait probablement pas qu’il développait une infrastructure qui deviendrait un des outils de coordination du Printemps Arabe. Garrett Camp, Travis Kalanick et Oscar Salazar, s’ils voyaient dans Uber un projet « disruptif », ne pensaient pas que leur entreprise allait générer les conflits sociaux et les réactions de « corps » sociaux auxquels nous avons assistés en France entre 2014 et 2015. Et Jeffrey Bezos n’associait sûrement pas son projet de librairie en ligne au développement d’une logistique du dernier kilomètre. Il ne voyait certainement pas dans Amazon un acteur qui allait recourir si massivement aux livreurs urbains et aux pickers, métiers et formes de précarité qui sont devenus une partie importante de la nouvelle économie.

Un entrepreneuriat aux effets de plus en plus politiques

Les entrepreneurs (en particulier digitaux) ont ainsi des effets de plus en plus politiques au sens où ils modifient en profondeur des dimensions de la vie quotidienne, les formes du vivre ensemble et les modalités légitimes de leur gouvernance. Le phénomène n’est pas nouveau en soi. Dans les années 20, Henry Ford a développé un mode de production indissociable d’un type de consommation qui a également transformé le paysage de nombreuses villes américaines. Cependant, ces effets politiques sont désormais potentiellement globaux, « hors sol », et indissociables d’infrastructures digitales globales qui sont autant des standards techniques que des normes sociales, un « prêt à « senser ». L’effet est d’autant plus profond qu’il est invisible, enveloppé par les gestes du travailleur et du consommateur L’utilisateur de Tweeter n’a que rarement conscience du périmètre finalement très identifié des re-tweets ainsi que de celui des suggestions de personnes à suivre. On finit surtout par se regarder, « liker », « mentionner », « re-tweeter » entre membres d’une même communauté. Tout cela est loin d’être neutre pour le vivre ensemble et le rapport à l’altérité.

Des politiques de plus en plus ancrées dans les techniques d’entrepreneuriat et d’innovation

De leur côté, les professionnels de la politique ne sont pas en reste. Si on les qualifie parfois de « dépolitisés », ils font ainsi de plus en plus usages de techniques de management, d’innovation et d’entrepreneuriat. L’ « open innovation », l’ « open data », le recours  à la foule, les logiques de « gestion par projet », les mécanismes d’incubation, sont de plus en plus présents dans les discours comme les pratiques politiques. Le vocabulaire et les techniques de l’économie collaborative deviennent également omniprésents dans les politiques publiques. La mairie de Paris propose ainsi des budgets « participatifs », des hackathons, et des logiques d’innovation ouvertes. Le phénomène de la « managérialisation » du politique n’est pas nouveau. Cependant,  l’entrée dans une logique managériale a pris une ampleur particulière depuis la fin des année 90, avec notamment les premiers outils systématiques de tableau de bord et la numérisation d’un certain nombre de processus.

Des mouvements collaboratifs à la croisée du politique et de l’entrepreneuriat

Enfin, les mouvements sociaux eux-mêmes incitent à faire converger et même à dépasser le clivage entre action politique et entrepreneuriat-innovation. Les makers, les hackers et les coworkers s’efforcent de plus en plus de défendre des valeurs dans la cité et d’avoir un effet sur le débat et les décisions démocratiques. La lutte contre l’obsolescence programmée, la généralisation des « repair cafés », le « corporate hacking », les nouvelles formes d’hactivismes (comme « Nuits Debouts ») sont de véritables projets politiques.  Il s’agit à la fois de développer des infrastructures démocratiques et de transformer de l’intérieur d’autres infrastructures publiques. Le cas d’Audrey Tang à Taïwan est assez exemplaire. Après avoir « hacké » la démocratie à Taiwan (avec le projet g0v), elle est finalement devenue ministre du numérique.

De la co-création à la co-politisation : une tendance de société ?

On pourrait résumer les trois tendances précédentes au moyen d’une seule notion : la co-politisation. Si la « co-production » ou la « co-création de valeur » invite à dépasser une opposition trop systématique entre le producteur et le consommateur, celle de co-politisation invite à dépasser le clivage entre ceux qui prennent des risques au sein du système socio-économique (les « innovateurs » et les « entrepreneurs ») et ceux qui régulent la prise de risque et en définissent le cadre public dans la cité (les politiques). De plus en plus, la production et la reproduction du cadre de l’action des uns et des autres puise dans les mêmes logiques de partage, les mêmes infrastructures et… la même logique de « foule » que mettent en forme les nouvelles infrastructures. Tous les jours, à chaque seconde, les entrepreneurs et les innovateurs réélisent notre président. De plus en plus, les forces politiques de la cité puisent en temps réel dans les infrastructures construites par l’action et la rhétorique des entrepreneurs.

 * La photographie de couverture du post est celle de Joseph Schumpeter, auteur en 1942, de Capitalism and democracy. Traduit en 1951 : Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot

Cette réflexion a été publié sur le site du journal Le Monde le 14 décembre 2016 sous le titre : « Dépasser le clivage entre politique et entrepreneuriat-innovation » http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/12/14/civic-tech-depasser-le-clivage-entre-action-politique-et-entrepreneuriat-innovation_5048841_3232.html

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