Par François-Xavier de Vaujany

 

Ce n’est pas un énième billet sur le mouvement des gilets jaunes, le pourquoi du comment, que je vais vous proposer ici. Je souhaite plutôt m’intéresser à celles et ceux qui en parlent. Oui, une chose me frappe : l’extraordinaire masse d’articles, de posts, de commentaires, d’interviews produites en particulier par des universitaires sur un sujet très émergent. Et je le dis d’emblée : je m’en réjouis.

La recherche suppose des données que l’on collecte, que l’on traite, que l’on digère. Bref, une temporalité souvent différente de celle des phénomènes observés. On arrive souvent « trop tard » si la recherche se veut engagée et citoyenne. Mais plus grave, on réfléchit souvent seuls, face à des données mortes qui ne sont plus les sujets vivants d’hier.

Je vois ces derniers jours de nombreux chercheurs de tous les domaines des sciences humaines et sociales écrire à voix haute comme on pense parfois à voix haute. Pour certains, c’est leur toute première fois sur les réseaux sociaux ou les sites de vulgarisation. Ils reviennent sur des concepts essentiels, des recherches passées, des tendances qui ne se retrouvent plus. Ils soulèvent des questions davantage qu’ils ne plaquent des réponses. Ils doutent et font douter. Ils interpellent et parfois même, s’interpellent de façon croisée, entre collègues. Je suis en particulier frappé par la présence et l’effervescence de tous les collègues qui travaillent sur l’activité collective au sens le plus large.

 Et si les gilets jaunes étaient un formidable événement-frontière (un de plus) ? Une façon, sur un sujet qui parle à toutes et à tous, de construire un échange entre chercheurs et entre chercheurs et citoyens ? S’ils étaient une de ces opportunités unique d’associer le monde académique à une réflexion collective urgente sur le devenir de notre société et de notre démocratie ?

 

L’opportunité rêvée d’un dialogue interdisciplinaire ?

Je vois des collègues de sociologie, de management, de théories des organisations, d’information et communication, de sciences politiques, d’économie, s’intéresser en même temps à un vaste mouvement d’expression et de contestation. Les concepts liés à l’activité collective, ses formes, ses ressorts, ses dimensions sociales, économiques, managériales et politiques sortent des placards. On parle des formes de violences sociales et politiques, d’organisation en essaim, de conditions de la communication, de mouvement social délibérément désorganisé, de nouvelles formes d’engagements, d’hactivismes, de management intermédiaire, d’enseignement de masse,  et de bien d’autres choses encore.  Sur le seul site de The Conversation France, ce n’est pas moins de trente-cinq articles qui ont été publiés par des universitaires sur le sujet gilets jaunes ces derniers jours. J’en ai repéré par ailleurs plus de 200 dans d’autres supports du même type. Le phénomène n’est pas complètement nouveau, mais il semble s’accélérer et gagner en visibilité. Je parle bien d’un commentaire de l’actualité par des scientifiques qui assument leur appareil, et pas d’une simple valorisation de recherches passées ou de chercheurs qui deviendraient pendant quelques heures des journalistes.

Le sujet des gilets jaunes est, pour un temps, irrésistible. Omniprésent dans les journaux de 20h, les news sur Google, les nouvelles vraies comme fausses relayées dans les réseaux sociaux… on voit du jaune partout ! L’émotion est forte pour tout le monde, et les universitaires la ressentent. On veut et on peut parler visiblement d’un sujet visible par tous et toutes.

Les réseaux sociaux constituent une mine d’or déjà là pour suivre en directe le mouvement. Les gilets jaunes sont l’objet d’une « expression limite ». L’universitaire parle d’un sujet qui n’est qu’en partie dans ses cordes, et qui n’est pleinement dans les cordes de personnes. Au-delà de la diversité des revendications et des personnes, c’est aussi l’extraordinaire hétérogénéité du phénomène qui frappe. On sent vite que l’on ne peut être que partiel fasse à ces acteurs en ligne et hors ligne qui ne refusent pas seulement les leaders, les potentiels points d’accroche et de négociation, mais qui aussi se présentent comme une foule de visages. On est face à une somme de singularités où l’on sent que l’on pourrait retrouver un voisin, un ancien instituteur, son boulanger, le chauffeur de taxi d’hier, sa coiffeuse, des amis d’enfance… Plongés dans la diagonale du vide, les gilets jaunes ont d’abord pour plus petit dénominateur commun leur véhicule et les préoccupations qui vont avec. Ils sont des individus en souffrance avant d’être une « classe » ou un « mouvement social ».

Irrésistiblement, le sujet interpelle. Il est parfois une opportunité de briller dans le jaune du gilet. Mais je pense que beaucoup d’universitaires ont pris la plume pour bien d’autres raisons.

Associatifs, syndicats, tiers-lieux, plateformes libres, journalistes… universitaires : recréer des temporalités intermédiaires ?

Finalement, je me demande s’il n’y pas là une opportunité exceptionnelle pour les universitaires. Sans oublier les recherches sur un temps long qui donnent un sens à l’exploration de l’actualité et évitent de tomber dans le simple reportage… et si les universitaires pouvaient aider à reconstituer ce corps social intermédiaire qui disparaît ?

Je partage le constat de mon collègue Bernard Leca sur la disparition de corps sociaux intermédiaires et la nécessité de refaire société. Dans des acteurs intermédiaires passés ou nouveaux, il y a vraisemblablement beaucoup d’espoirs à retrouver. Quid des associatifs (que nous sommes tous ou avons tous étés) qui pourraient être au cœur de nouvelles initiatives citoyennes, managériales et politiques ? De formes de syndicats et d’actions syndicales renouvelées ? Des tiers-lieux et des espaces collaboratifs dont le rapport sur la mission Coworking a déjà souligné les possibilités politiques ? Des coopératives et de leur potentiel de solidarité ? Des plateformes et des partenariats journalistiques libres (comme The Conversation) qui permettent de vulgariser et de partager au maximum les connaissances ? Et pour mon sujet du jour, de l’école (qui forme le futur adulte) et des universités (qui forment et dialoguent avec l’adulte d’aujourd’hui) ? Je pense en particulier que les universités peuvent jouer le rôle de corps et de temps intermédiaires si elles évitent l’écueil de l’élitisme (ce qui n’empêche pas des formes d’excellence) et de la fermeture du savoir. Les universitaires et tous les chercheurs peuvent, avec d’autres, être la conscience de la cité. Ils peuvent entrer à la fois dans la réflexion et l’action qui animent les organisations et la société. Je pense que les chercheurs des théories des organisations et du management peuvent jouer un rôle important si l’on comprend que les organisations et les pratiques de management qui les intéressent ne sont pas exclusivement celles du management (comme acteur).

Pour renverser mon problème introductif, les chercheurs et les universitaires qui entrent dans l’actualité peuvent la poser, la mettre en perspective avec leur temporalité opportunément plus longue et articulée. Cela suppose alors que les universitaires et les chercheurs quittent parfois les murs de l’université, de ses salles de cours, de ses laboratoires. Qu’ils aillent davantage échanger dans les espaces publics, ceux de la rue, des tiers-lieux, des espaces collaboratifs, des réseaux sociaux. Qu’ils prennent leur propre gilet jaune pour se rendre visibles et rendre visibles leurs temporalités propres. Cela a déjà commencé. Dans une démocratie de plus en plus en temps réelle, je crois que la temporalité des universitaires et des chercheurs est plus que jamais bienvenue.

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