NB : cet article reprend l’annexe de la dernière note de recherche RGCS. Les notes de bas de page ne sont pas reproduites dans cette version.

Michel Serres (2018 : p 10) : « Nous croyons à la dualité de l’âme et du corps. Les Egyptiens, eux, pensaient qu’il y avait trois choses : l’âme, le corps, le Ka, le double, une sorte de fantôme qui vous accompagne partout. Quand je vois les gens dans la rue, fascinés par leur portable, j’ai l’impression qu’ils sont avec leur Ka, leur double ! Les Egyptiens sont revenus ! Quand nous perdons notre portable, la panique nous prend… Nous avons le sentiment de perdre notre identité ! »

Le numérique est aujourd’hui omniprésent dans nos vies, en particulier avec un objet : le smartphone. En revenant sur la mythologie égyptienne, Michel Serres le compare au « Ka », ce double fantomatique qui marcherait à nos côtés. La comparaison semble des plus judicieuses. Le portable, sa marque, son esthétique, son prix, nous doublent et nous adoubent. Les applications type réseaux sociaux, jeux en ligne, applications de socialisation à partir de photos et de vidéos, construisent bien plus que des avatars. Ils produisent des doubles de plus en plus autonomes. Dans notre note, nous faisons le pari que l’intelligence artificielle (IA) va nous attribuer un voire plusieurs Ka (pluralité qui était plutôt l’apanage des dieux chez les égyptiens). Les nouvelles applications ne vont pas seulement nous étendre, nous déformer, relayer nos décisions… elles vont peut-être de plus en plus former nos décisions. Si aujourd’hui la plupart des outils ciblent nos préférences et nos styles cognitifs (en nous donnant des informations proches de nos centres d’intérêts et de nos réseaux ), ils vont peut-être nous donner demain la possibilité d’un dédoublement au sens strict. Des applications intelligentes reprenant notre voix pourront gérer (de façon visible ou pas) nos appels , porter de façon récurrente et modulée des messages sur les réseaux sociaux, générer notre présence sur des vidéos (non sans questionnements éthiques )… Sous la pression croissante du temps, l’incitation à la pluriactivité voire à la pluritemporalité, nous allons nous démultiplier.

Le retour à la mythologie égyptienne est à nouveau intéressant pour donner du sens à ce mouvement. Pour les égyptiens, nous sommes faits de sept éléments : le corps, le Shout (ombre), le nom, le cœur, le Ba, l’Akh et le Ka . On est sur une métaphysique plus complexe que le dualisme corps—âme ou le triptyque corps-âme-esprit. Si durant notre vie terrestre, tous ces éléments sont unis dans la même expérience de vie, au moment de la mort, ces différents éléments se dissocient et leur distinction devient alors à la fois visible et problématique (les rituels funéraires devaient construire un nouvel équilibre).

Nous n’allons pas ici détailler les sept éléments , mais nous concentrer sur deux en particulier : le « Ka » évoqué par Michel Serres, mais également l’« ombre ». Notre argument est de dire que jusqu’alors, le numérique a essentiellement contribué à des « ombres » (Shout) et que la tendance au Ka est plus récente et va être amplifiée par l’IA.

Pour les égyptiens, le Ka était à la fois un double invisible et une force vitale, la capacité à accomplir tous les actes de la vie, propre à chaque individu. Il était aussi au cœur de l’honneur et de la santé de chacun. Le Ka se préserve ; il se maintient et se partage avec les autres. Le célébrer (par un repas collectif) peut-être une façon d’entretenir et respecter un principe commun. Le Ka se transmet au-delà de la mort et constitue un lien intergénérationnel puissant (Osiris est présenté comme le Ka d’Horus). Ce qui constitue la mort est précisément la dissociation entre le Ka et le corps, leur éloignement. En même temps, c’est également cet instant de la transmission du Ka qui constitue la continuité générationnelle voire dynastique. Et même sans corps, le Ka reste actif, latent.

Le Shout était davantage une des composantes visibles de chaque individu mais également des dieux. Pour la mythologie égyptienne, nous avons tous une ombre projetée qui va nous survivre. Elle est un aspect de notre personnalité, à nos côtés, en dehors et en dedans à la fois. Sur certaines représentations, les ombres sont rendues visibles sous forme de multiples fourmis noires  qui accompagnent le défunt dans son voyage. Remplaçantes des Ouchebtis , elles gèrent les tâches les plus ingrates et les plus répétitives que ne veut pas assurer le défunt et avant lui, le vivant. L’ombre est ainsi faite de ces gestes que l’on habite plus, de ces routines, ces comportements projetés sans conviction.

Le soleil numérique a déjà multiplié ces ombres autour de nous. Tel un Shout, il simplifie l’écriture, étend la portée de nos messages, automatise de plus en plus de tâches répétitives, même les plus compliquées. Comme ces fourmis noires à peine visibles, en-dessous de nous, le numérique nous accompagne. Comme de plus en plus de comptes Facebook et de données numériques vivantes, il nous survit également.

Mais le numérique peut devenir de plus en plus un Ka. Au-delà du mythe déjà présent dans la science-fiction d’un robot qui aurait tous les traits de l’humain , il pourrait reproduire certains de nos traits humains individuels, tant émotionnels que cognitifs et sociaux, ou plutôt tout cela en même temps, et toujours partiellement. Si la créativité, la conscience et les émotions, sont des attributs énoncés depuis toujours comme distinctifs de l’être humain, l’IA semble de plus en plus douée d’une capacité de raisonnement, d’une faculté d’apprentissage, et d’une forme d’imagination, permettant de lire les sentiments humains, de percevoir les émotions et l’humour propres à l’Homme, voire de concurrencer ce dernier dans des domaines jusque-là préservés et apparemment inatteignables, tels que l’art et de la culture (Gatys et al., 2015). Perçue tour à tour comme une opportunité ou une source de compétition pour l’Homme, entre espoir et danger, fascination et répulsion, alimentant toutes sortes de fantasmes et de critiques, l’IA constitue indéniablement un complément à la créativité de l’Homme et à sa condition-même. Si les Egyptiens ne faisaient pas de distinction ontologique entre les humains et les Dieux, les technologies modernes et l’IA sont-elles capables de donner à l’Homme la capacité, à tort ou à raison, d’égaler le pouvoir des Dieux (Harari, 2016) (i.e. créer la vie, augmenter nos capacités, ne jamais vieillir, voire « vaincre la mort » ) ? Quoi qu’il en soit, si l’IA contribue à répliquer nos singularités les plus profondes en mode autonome et intelligent (voix, visage, modes de réaction et d’expression, perceptions des émotions, culture, art et créativité …), nous irions alors probablement bien au-delà de nos quatre scénarios, même celui construit par Solidaria. Plus que jamais, les « solidarités perçues » que décrit Mazis (2016) devraient être au cœur de l’activité collective, de la vie collective, de la démocratie.

Références

Bonnefois, Y. (ed) (1981). Dictionnaire des mythologies, en deux tomes, Paris : Flammarion.

Gatys, L.A., Ecker, A.S., Bethge M. (2015). A Neural Algorithm of Artistic Style. arXiv, 508.06576v2

Hamilton, E. (2013). La mythologie: Ses dieux, ses héros, ses légendes. Marabout.

Harari, Y.N. (2016). Homo Deus: A Brief History of Tomorrow. London: Harvill Secker.

Guilhou, N. et Peyé, J. (2014). La mythologie égyptienne, Paris : Marabout.

Mazis, G.A. (2016). Merleau-Ponty and the Face of the world. Silence, ethics, imagination and poetic ontology. NY: Sunny Press.

Serres, M. (2018). « Les petites poucettes dialoguent avec l’ogre du savoir », entretien avec Michel Serres dans le hors série Philosophie magasine, pp. 7-13.